Archives mensuelles : mars 2012

Mary

Je pense de plus en plus souvent que ce format n'est pas le bon. Vouloir absolument mettre en mots toutes mes journées, placer trois astérisques pour séparer différents faits ou idées, décrire des événements qui n'ont d'intérêt que pour moi (et encore !), cela a-t-il réellement un sens ? Des amis me disent parfois : "J'aime bien te lire", mais quand je leur demande pourquoi, ils sont incapables de me répondre. Ce blog dans sa totalité serait-il donc une vaste escroquerie à double sens ? (Je ne sais pourquoi je l'écris et personne ne sait pourquoi il le lit.)

Et pendant ce temps, tout ce retard qui s'accumule... 

Je me suis donné pour objectif de tenir au moins jusqu'au dimanche 22 avril 2012. À cette date, ce journal (mais non ce blog) fêtera son premier anniversaire. Un révolution complète de la Terre autour du soleil. — En un an, la planète aura parcouru un peu moins d'un milliard de kilomètres, relativement à son étoile. De mon côté, je n'aurai rien parcouru du tout.

* * *

Lorsque j'arrive au Bistro des Restos, une place vient de se libérer en terrasse. Je m'y installe et attends Mary.

Le café, au croisement de la Rue Américaine et de la Rue du Page, est à quelques minutes du quartier du Châtelain. Cela se ressent jusque dans l'habillement et le mode d'expression de nombreux clients. Le Bistro des Restos est un poste frontière. Il est comme ce "saloon de la dernière chance" qui, dans tout Western qui se respecte, donne à l'aventurier, au desperados ou au cow-boy l'ultime possibilité de se désaltérer ou de faire demi-tour avant le grand plongeon dans l'espace sauvage ou le désert de sel. 

"Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance", disait l'autre. 

Au-delà du Bistro des Restos, j'entrerais dans une zone de non-retour. Là-bas, dans un monde constitué de beaux décors, de marchés bio hors de prix et de visages souriants, les m'as-tu-vus aux chemises échancrées changent le monde sans le changer. Ils parlent du poste qu'ils ont réussi à décrocher au sein de leur société. — Depuis la terrasse, j'observe l'étendue du désert de sel et me dis que jamais, jamais plus, je n'y remettrai les pieds. (Je joue un jeu dangereux en me rapprochant à ce point : je pourrais me faire happer.)


Mais je m'égare.

Mary est originale, complexe, difficilement cernable. C'est aussi pour cela que je l'aime bien. Paradoxe : elle est à la fois très sure d'elle et remplie de doutes. Elle lance constamment de nouvelles idées ou de nouveaux sujets de discussion. Elle peut changer de sujet très rapidement. J'ai, avec le temps, appris à reconnaître ce motif — le fait de changer de sujet très rapidement — comme un signe de grande intelligence. Elle me rappelle mon vieil ami (?) Hamilton, deuxième du nom, sur ce point. Sur d'autres, elle me rappelle Léandra.

Je ne suis donc que modérément surpris lorsque, au détour d'une conversation sur sa recherche d'une colocation pour l'année prochaine, elle me propose de venir loger un an chez moi. Elle prendrait la chambre de ma fille, s'en irait quand cette dernière devrait y loger (une fois par mois, la plupart du temps) et payerait une partie significative du loyer. J'essaie d'imaginer le pour, le contre, mais je n'y arrive qu'à moitié. Il faut que j'en parle avec Léandra, avec ma maman et avec Gaëlle (l'amie, la mère, la fille : les trois femmes de ma vie ? — Haha !).
* * *


Chez Mary. Nous écoutons des groupes qui participent à l'Optimus Primavera Sound 2012, un festival de rock (vraiment) alternatif qui a lieu du 7 au 10 juin à Porto. Mary s'y rend, cette veinarde. Je l'accompagnerais bien, mais je n'ai en ce moment ni les congés, ni l'argent nécessaire pour un tel minitrip. Je regarde la liste des groupes : "Mon dieu, il y a Jeff Mangum de Neutral Milk Hotel ! Et Yo La Tengo ! Et Shellac ! Et les Flaming Lips, bordel ! Et Explosions in the Sky ! Et Dirty Three. Et Merde, merde, merde."

"Oh comely, I will be with you when you lose your breath, 
chasing the only meaningful memory you thought you had left..."
C'est beau, c'est sincère, c'est tragique... C'est Neutral Milk Hotel.

Par-delà une ligne de basse extrêmement répétitive,
Ira Kaplan emmène sa guitare jusqu'à ses tout derniers retranchements.
Ce type est un grand malade (l'expression n'est pas de moi).

Un hommage évident à "Good Morning, Captain" de Slint 
et à son "I miss you!" final, interprété par Steve Albini/Shellac.
(Brillant, sans être révolutionnaire.)

Amy & Zapata

Dans le train, je continue la lecture des notes de L.W. (Remarques mêlées). Je suis loin de partager son trip mystique sur Jésus et le christianisme, même si je trouve très intelligente et sensible sa manière d'aborder le sujet, comme d'habitude. (Intéressant de voir à quel point L.W. est très éloigné de Russell sur ce point, comme sur plein d'autres d'ailleurs.) Par contre, parfois, je me sens terriblement en phase, et ce jusqu'à me poser la question de ma propre perméabilité : ce qu'il a écrit a-t-il eu un effet tel que je me suis mis à rédiger moi-même des choses que je n'aurais pas écrites auparavant ? Suis-je à ce point si peu original que je me mets à copier béatement la façon de penser de quelqu'un d'autre ? (Suis-je un simple mécanisme ? — Et dans cette éventualité, qui ne l'est pas ?) Lu aujourd'hui, un paragraphe sur la "pensée bourgeoise" : 
« Ramsey [jeune mathématicien traducteur de la première version du Tractatus] était un penseur bourgeois. Ce qui veut dire que ses idées avaient pour but de mettre de l'ordre dans les affaires d'une communauté donnée. L'objet de sa pensée n'était pas l'essence de l'État — du moins, pas volontiers — mais de savoir comment l'on pourrait organiser rationnellement cet État-ci. L'idée que cet État-ci ne soit pas le seul possible parfois l'inquiétait, parfois l'importunait. Il voulait en venir aussi rapidement que possible à réfléchir sur les fondements — les fondements de cet État-ci. C'est à cela qu'il était bon, et c'est cela qui l'intéressait en propre, tandis que la réflexion authentiquement philosophique le dérangeait, jusqu'à ce qu'il ait réussi à en mettre le résultat de côté (à supposer qu'elle eût un résultat) comme quelque chose de trivial. »
* * *
Soirée de retrouvailles. Amy et Zapata sont réapparus. Ils sont en Belgique. Ils sont devant moi, bien vivants, dans l'appartement de Flippo et Bastien... Comme si de rien n'était... On raconte qu'ils sont partis dans des contrées situées au-delà de l'Atlantique. Ils auraient démarré au Québec et poussé l'aventure jusqu'en Argentine, dit-on encore. Six mois d'absence... Je leur dis simplement bonjour en arrivant. (Ces histoires de vieux amis qui se rencontrent à nouveau dans l'émotion la plus complète, ça n'existe que dans les films hollywoodiens, non ?)

Flippo, assis dans son fauteuil, joue à Uncharted 3 sur PlayStation 3 : il est à Londres, dans un dépôt de trains. Il tue des méchants. (Tout cela me rappelle Fred Jr, Uncharted 2 et les scènes de montagne.) Bastien nous montre sur son MacBook les gestes de François Hollande décryptés dans le Petit journal de Canal+ (un geste pour signaler qu'il n'est pas content, un autre pour désigner quelqu'un, un autre encore pour dire au revoir, etc.). D'accord, c'est vrai : c'est marrant. N'empêche : je n'aime pas le Petit journal et je n'aime pas Yann Barthès. J'ai vraiment du mal avec le côté show-biz de l'émission et de manière plus générale avec ces présentateurs cool qui portent une cravate "décontractée" et qui hésitent constamment entre un pseudo-journalisme d'investigation et les mises en scène humoristiques. Tu n'aimes rien, de toute façon, hein, Hamilton ? C'est ta façon à toi de montrer que tu existes : en critiquant tout ce qui passe sous tes yeux... 

Zapata s'absente une grosse heure pour jouer au badminton. Amy cuisine des quiches et des mille-feuilles, qu'elle croit avoir ratés. Je discute avec elle un moment dans la cuisine. Pietro et Ismerie arrivent un peu plus tard.

Zapata et Amy m'ont offert un jeu d'échecs péruvien, où les blancs sont représentés par les conquistadors ("Blanc, qui envahit et qui détruit l'Amérique en quelques nuits...", chantait Julien Clerc) et les noirs par les Incas. Ils m'ont également rapporté un paquet de cigarettes de la marque "Hamilton", dans lequel ils ont laissé une seule clope.

Il est environ une heure du matin quand je reprends le chemin du retour. Je comptais faire le trajet à pied, mais je cède à la tentation du taxi au dernier moment. Il est tard, j'ai un peu trop bu et j'ai surestimé mes forces.

Esprit du chien, nain pervers & autres recherches

« (Je ne puis m'empêcher de penser toujours à ces insipides tranches de vie que celui qui les a prélevées trouve intéressantes, parce qu'il était lui-même là et qu'il a vécu quelque chose ; mais un tiers les considère avec une froideur justifiée, si tant est qu'il soit juste, d'une façon générale, de considérer quelque chose avec froideur.) » (L.W.)
Que cherchent en réalité les internautes qui reviennent de manière récurrente sur ce blog ? Je n'en sais rien. Par contre, j'en sais un peu plus sur ceux qui y arrivent par hasard, et qui très souvent n'y remettent plus jamais les pieds. Ceux-là utilisent la plupart du temps un moteur de recherche. Et les mots-clés qu'ils envoient sont répertoriés dans un module statistique.

Je sais par exemple que "Pénurie d'Orval" amène encore et toujours son lot de visiteurs. Ils tombent sur cette page très concise (car datant des débuts), actuellement référencée en première position sur Google Search (c'est bien gamin, t'auras un chocolat !). Le sujet intéresse mais personne n'en parle. Est-ce un complot des moines trappistes, ourdi par Frère Xavier ?

Autres recherches récurrentes : "Test de psychopathie de Hare" et "Badminton sans raquette" (aboutissant sur cette page et sur celle-là). Peut-on en déduire que beaucoup d'internautes s'inquiètent de la possible présence de psychopathes dans leur cercle d'amis proches ?... Et que d'autres veulent jouer au badminton sans utiliser une raquette ? (Dans ce cas, ça ne s'appelle plus "badminton" mais "pétéca" — un nom bien moins sexy...) 

Certains tombent sur ce blog en faisant des recherches d'ordre philosophique — sans doute n'ont-ils pas trouvé ce qu'il cherchait. Ainsi deux recherches tournent-elles autour de Kierkegaard et des chevaux (cette page) tandis qu'une autre s'intéresse à la certitude chez Wittgenstein (cette page). J'ai également reçu la visite d'un internaute de Neuchâtel sur le thème de "fantômes, esprits et autres morts-vivants". Peut-être était-ce M'sieur Sangsue en personne ?

Dernièrement, je sous-entendais que tenir un journal sur le Web n'avait pas une grande utilité, du moins si l'on se place du point de vue des lecteurs. Dans de rares cas très précis, comme la résolution d'un sudoku, ce sous-entendu s'avère peut-être faux. Un Gantois est resté quelques minutes à lire les deux articles consacrés au sudoku des sets de table "Clearwire" (voir ICI et ) et un Parisien a passé plus de 20 minutes sur diverses pages de ce journal, avec pour clé d'entrée "Sudokus finis". Le sudoku, c'est l'avenir.
Le meilleur pour la fin. Certains internautes effectuent des recherches vraiment bizarres, comiques, originales (voire monstrueuses) et finissent par s'échouer ici-bas. Notons :

- "Appeler l'esprit du chien" (Hein ?)
- "Je chie du sang vésicule biliaire" (Ouch !)

- "Kamasutra habillé" (La difficulté contribue au fantasme.)
- "Mon médecin m'a prescrit du Tamiflu" (Content de le savoir.)
- "Nain pervers" (Pléonasme.)
- "Nue lit à clous" (Re-ouch !)
- "Tantine m'impressionne toujours" (Moi aussi.)
- Tuer un chat" (Je me sens moins seul.)
- "Cul en ligne" (Try again!)

- "Buffet de la gare de Ziegelbrücke" (À déconseiller.)

Repas familial, le retour

Dans le train Charleroi-Namur que j'emprunte pour me rendre chez mes parents, un homme et son fils. Le garçon semble un peu plus âgé que Gaëlle (je lui donne entre 7 et 8 ans) et, selon ce que j'ai cru comprendre, le père ramène le fils chez la maman... Une séparation à ajouter au compte de toutes les autres séparations... Le papa est horripilant. Je suppose qu'il essaie de créer une relation particulière avec son enfant mais tout cela sonne terriblement faux. Il en fait de trop, n'est pas à l'aise... Il n'arrête pas de le toucher, de le prendre sur ses genoux et aussi de le rabaisser intellectuellement, constamment. Il est mielleux. Il me tape sur le système. Le schéma est toujours le même : le père pose une question ; le fils répond du mieux qu'il peut ; le père dit, mi-dédaigneux, mi-complice : "Mais ouais, c'est ça... T'es bête ou quoi ? Banaaaane, va !". Parfois, il lui frotte les cheveux, aussi. Pauvre gosse... (Sans doute est-il habitué ?)

* * *

Chez mes parents, m'attend le colis Amazon du mois de mars. J'ai commandé... euh... la suite du programme, pour ainsi dire. Un biographie signée Ray Monk (professeur de philosophie analytique) intitulée Wittgenstein. Le devoir de génie (1990), ainsi que les Remarques mêlées, un recueil d'aphorismes et de textes divers (1914-1951) signés... hem... Wittgenstein, encore et toujours. Nous ne sommes pas sortis de l'auberge, les amis ! Troisième ouvrage, un peu différent mais néanmoins dans la lignée de ce que je lis en ce moment : un recueil d'articles coordonné par Gilbert Hottois (mon ancien prof de philo contemporaine à l'ULB) intitulé Philosophie et science-fiction (2000). J'ai découvert il y a peu l'existence de ce recueil ; aujourd'hui, il est là, devant moi, et me présente son contenu alléchant.  

* * *

En début d'après-midi, je me rends avec mes parents au repas de famille biannuel. L'endroit ? Un restaurant italien dans la vallée de la Molignée : Le Minotier (terme désignant un fabricant de farine) : cadre sympa, bonne bouffe. Nous sommes quatorze à table. Outre mes parents et moi, sont présents : Lazlo (un ami de mon père) ; ma tante Gigi, son mari Jean-Paul et sa fille ; mon oncle Vilppu, sa femme Rabarama et leur fille ; mon cousin Fabrizio et ses trois enfants...
Mon oncle Vilppu est, comme à son habitude, survitaminé et parle tellement vite qu'il est très difficile à suivre. Il fait l'éloge d'une émission de télévision : "Hamilton ! Tu as déjà vu Les bûcherons de l'impossible ? Il faut que tu vois ça, vraiment ! Tape sur Internet : Les bûcherons de l'impossible ! Tu verras ! Les bûcherons de l'impossible... C'est génial ! Tu verras ! C'est des fous, ces mecs... Ils montent sur un énorme arbre et le coupe... Y en a plein qui meurent chaque année. Y en a qui meurent, ouais, ouais. Les bûcherons de l'impossible que ça s'appelle ! C'est dingue. Totalement dingue..." Vilppu amuse également les enfants en faisant des tours de magie avec des cure-dents. Il a toujours adoré ça. Lorsque j'étais tout petit, il me montrait des tours, me faisait rire en racontant des blagues ou m'apprenait des jeux de mots... ("L'eusses-tu cru que ton père fut là peint ? Tu saurais l'écrire, ça, Hamilton ? Hein, Hamilton ? Tu saurais l'écrire ?")

Mais pourquoi parle-t-il si vite ? Pour tout dire, la famille Evenvel a tendance à parler très vite. Mon père a sa théorie sur la question : "Les Evenvel pensent à tellement de choses en même temps qu'ils sont obligés de parler vite pour dire tout ce qui leur passe par la tête..." C'est n'importe quoi mais je me suis tout de même déjà fait ce genre de réflexion aussi. Rabarama me dit : "Ça va, toi, Hamilton, tu ne parles pas si vite que ça... Tu n'as pas ce trait de famille." C'est parce que je me contiens, parfois...

Mon cousin Fabrizio est fan de football (il prend de temps en temps l'avion jusqu'à Turin pour assister à un match de la Juventus), de voitures et de smartphones. Il est du genre à acheter des appartements et à les rénover lui-même (comme mon autre cousin Fab — amusant). Il n'a plus bu une seule goutte d'alcool depuis plus d'un an. Il a une très belle et riche épouse qui pourrait être top model. Il a vraiment beaucoup de points communs avec moi, Fabrizio...

En fin d'après-midi, nous changeons de lieu. Nous allons manger une glace à la Fleur de Lait, un glacier de Wépion qui propose de délicieuses coupes artisanales. Nous terminons la soirée en buvant un, deux, trois verres au "Lodge", le café-restaurant où nous étions allés manger dans le cadre d'un autre repas familial, le 14 août 2011. J'ai beaucoup trop bu. J'ai l'alcool triste. Je réfléchis. Je ressasse beaucoup trop de choses, ne parle presque plus et ça se voit. À mon retour à la maison familiale, je boirai café sur café et jouerai au Stratego avec ma maman, pour essayer d'inverser cette néfaste tendance à broyer du noir, avec un résultat mitigé.

Bienvenue

Ce samedi, de 10 à 18 heures, je participe dans le cadre de mon travail au projet "Wallonie Week-ends Bienvenue"... Il serait sans doute intéressant de mettre sur une divan et de psychanalyser la personne qui a pondu le nom de cet événement, mais passons... Le concept : chaque week-end, quelques localités de Wallonie ouvrent leurs portes aux touristes et aux habitants, qui pourront y découvrir des artisans, des conteurs, des gastronomes et, dans le cas présent, des bibliothécaires (comme Christiane), des chargées d'éducation permanente (comme Wynka) ou des archivistes (comme moi)...
Durant les trois derniers jours de la semaine, mes collègues Sylvette et Christiane ont passé leur journée à nettoyer et à ranger la salle de lecture, à déplacer des tables, à placer des vitrines et des panneaux d'exposition, en préparation de ces deux journées de bienvenue. 
Et aujourd'hui, samedi 17 mars 2012, j'attends en compagnie de Christiane et de Nicomède, son petit garçon de deux ans, l'arrivée de visiteurs qui n'arriveront jamais. Nicomède regarde Choupi sur un des ordinateurs, dessine, ou joue à cache-cache. Comme tous les petits enfants, sans exception connue, il est totalement nul à ce jeu : le but pour lui n'est pas de bien se cacher mais d'être vu le plus rapidement possible. Avant l'âge de quatre ans, le jeu de "cache-cache" devrait plutôt s'appeler "trouve-trouve".
Lorsque Christiane s'en va, aux alentours de 14 heures, aucun touriste n'a montré le bout de son nez. L'après-midi, Christiane est remplacée par Wynka. Nous avons alors la visite d'un éducateur de rue, d'un vieux monsieur qui fait partie d'un projet d'éducation permanente, de l'échevin de la Culture et de sa petite suite (deux personnes) et, enfin, vers 17h30 (mais de qui se moque-t-on, je vous le demande ?), d'un groupe de "vrais visiteurs" : une vieille dame, médecin du travail, et son mari.

Toujours se méfier des gens qui commencent une phrase par : "Ha, mais mon bon Monsieur, il faut bien que vous vous rendiez compte..." et qui la terminent par une question suivie de "J'en doute". À chaque fois qu'une personne place ces mots dans une conversation, je sais qu'elle prépare le terrain pour lâcher une quelconque banalité un rien puante. Dans son cas, ce fut, entre autres : "Ha mais Madame, il faut bien que vous vous rendiez compte qu'en obligeant les enfants à aller à l'école jusqu'à 18 ans, nous en faisons des fainéants ! Les jeunes sont-ils encore capables de faire le moindre effort ? J'en doute." (Hé bien, Madame, vous êtes bien gentille mais il est 18 heures et j'ai autre chose à faire de mon samedi soir que d'écouter vos salades sur le monde, la vie et l'éducation des jeunes...)

Je reprends mon train à 19 heures, je reviens à Bruxelles à 20 heures et je passe ma soirée tranquillement chez moi devant Battlestar Galactica. Besoin de me vider la tête, de m'immerger dans quelque chose de totalement différent et cette série est parfaite pour cet objectif. Je prends néanmoins note de quelques réflexions, afin d'en reparler éventuellement plus tard : faut alimenter ce blog, bordel !
thufir

Coupe standard & taillage de sourcils

Il faut que j'aille chez le coiffeur : c'est une obligation. Non parce que mes cheveux ne ressemblent plus à rien, ni parce que leur longueur commence à me gêner, ni encore parce que c'est bientôt le printemps. Rien de tout ça, non. Quand je me coupe les cheveux, c'est très souvent pour tenter de créer une rupture. 

Ce vendredi après-midi, ma coiffeuse me dira d'ailleurs, après avoir enlevé toute la masse capillaire bouclée superflue qui pousse sur mon crâne : "Voilà ! Vous êtes un homme nouveau maintenant !" (Elle est marrante, cette coiffeuse...) Quand je suis énervé, que j'ai trop d'éléments accaparant mes pensées, hop, je vais chez le coiffeur en croyant qu'il pourra m'aider, un peu comme si enlever des cheveux s'apparentait à supprimer certaines réflexions — il n'en est rien, évidemment...

La coiffeuse me demande quelle coupe je désire et je lui dis : "Très court vers l'avant, s'il vous plaît", puis ajoute : "Désolé de vous demander une coupe si standard !" Elle me répond : "Mais il n'y a pas de coupe standard ! Chaque être humain est différent. Les cheveux ne se mettent pas de la même manière chez tout le monde... La seule coupe standard que je connais, c'est la tête en plastique !" (Et toc !)
Après m'avoir mis du gel sur les cheveux, elle me demande : 
« Voulez-vous que je vous fasse les sourcils également ?
Pardon ? C'est-à-dire ?
— Vous tailler les sourcils avec la tondeuse...
Euh...
— J'ai remarqué que vous aviez des sourcils fort épais. Je peux les égaliser avec la tondeuse...
Hem... Euh... D'accord, si vous êtes sûre de ce que vous faites... 
— Oui, oui ! »
Désormais, je ne ressemble plus à Thufir Hawat.

* * *

J'arrive à la Maison du Peuple en fin d'après-midi. Il fait délicieusement bon dehors pour une journée de mars et la terrasse est pleine à craquer. Je m'en vais chercher une Chimay blanche au bar pour ensuite aller m'installer à l'intérieur, près d'une fenêtre, avec mon PC... Et je me rends compte à ce moment — ô miracle ! — qu'une table est libre dehors. Donc me voilà à la terrasse du café, en tee-shirt, à écrire mon mercredi. Le soleil décline lentement sur fond de ciel bleu et termine sa course derrière l'église Saint-Gilles.

Vu que je suis seul à ma table, des personnes viennent me piquer des chaises de façon récurrente. Ensuite une dame arrive et me demande si elle peut s'installer en face de moi, faute de place ailleurs. Elle attend une amie. L'amie arrive, elles parlent de tout et de rien... J'aurais dû noter leur conversation mais j'étais occupé à écrire tout autre chose.
Anecdote marrante : à la table d'à côté, des gens parlent anglais. Pendant la soirée, un des gars nous demande un briquet, en anglais. Plus tard, le même, pour je ne sais quelle raison, me demande :

« What are you working on?
Huh... I'm writing a blog, lui réponds-je.
A blog? Interesting!
Interesting... Interesting... Bah ! Je n'en serais pas si certain !
— Ha, parce que tu es francophone en fait ?
— Ben ouais... C'est toi qui a parlé en anglais en premier.
Haha ! On peut continuer la discussion en français alors ?
— Évidemment.
Tu écris quoi ?
— Mes journées, les unes après les autres.
— Donc on va peut-être se retrouver dans ton blog ?
— Oh, très certainement ! Mais en ce moment, je suis seulement en train d'écrire la journée d'avant-hier... Donc il faudra attendre un jour ou deux pour cette soirée-ci.
— S'il te plaît, n'écris pas nos conversations, me sort l'une des deux femmes à ma table. On ne dit rien d'intéressant !
— Rassurez-vous : j'étais concentré sur autre chose et je n'ai pas vraiment écouté ce que vous disiez... »
(Je me rends compte après coup qu'elles pourraient mal prendre cette phrase...)

Le gars continue à parler avec les deux amies. De mon côté, je n'ai plus rien à dire et replonge dans mon monde. Je reste assez tard en terrasse, puis vais m'installer à l'intérieur du café. Ils servent désormais toutes les bières dans d'ignobles gobelets en plastique. Je suis le seul couillon à être seul, un vendredi soir, devant mon ordinateur. Ma nouvelle coupe de cheveux n'a pas changé la donne. Pas encore du moins.

Utopia

J'ai parfois l'impression de me retrouver à côté de la discussion. Non pas au-dessus, ni au-dessous, mais à côté : deux droites parallèles, deux conversations qui jamais ne se croisent... Là où je voudrais parler d'une refonte générale du système dans lequel nous baignons pour en inventer un autre, radicalement différent, je me trouve confronté à des amis qui pensent, agissent et parlent en se référant au système en place. (Aucune critique en ces lignes, mais un constat.)

Vous dites qu'au second tour de l'élection présidentielle française, François Hollande sera confronté à Nicolas Sarkozy ; vous dites que c'est déjà acquis. Vous avez sans doute raison, là n'est pas la question. Ma question est plutôt : quel est l'intérêt d'un tel système ? La liberté des Français qui se rendront aux urnes se réduira à choisir entre A (droite molle estampillée socialiste) et B (droite qui s'assume). Le choix d'un cadre différent n'existe pas. — "Beaucoup de gens se désintéressent des élections et ce désengagement citoyen est très grave !" Mais peut-on s'attendre à autre chose qu'à de l'abdication quand les dés semblent donner un résultat assez net avant même d'avoir été jetés ? 

Je te dis : "La politique me dégoûte... — Je rectifie : la politique partisane me dégoûte." Est-ce si difficile de comprendre pourquoi ? Apparences. Bains de foule. Grands discours. Sondages. Etc. Et il y autre chose : je pense que le parti, dans sa forme actuelle en Europe et ailleurs, empêche l'arrivée d'idées vraiment nouvelles. Le parti est une corporation parmi tant d'autres. Le parti est un lobby. Mais vous me direz sans doute que le lobbying est une chose saine, que le fait de se regrouper pour défendre les intérêts particuliers d'une caste au sein d'une société est une activité démocratique normale ?


Pour pouvoir se présenter à l'élection présidentielle française, le candidat potentiel doit recueillir ses fameux 500 parrainages. Je dis que c'est une aberration, tu me réponds que c'est une affaire de logistique (car si trop de candidats se présentaient, cela deviendrait ingérable). Quel est le rapport entre la logistique et la démocratie ? La question est annexe, sans doute, mais je tique : la démocratie doit-elle se plier à une difficulté d'ordre technique ? N'est-ce pas plutôt l'inverse ? La logistique ne doit-elle pas être au service de l'objectif ? (La technocratie : croire que c'est le savoir technique, et non les idées, qui est à la base de tout choix de société.)

Tout tourne autour de l'argent, somme toute, mais je ne veux même pas parler de l'argent. Je voudrais qu'un pareil concept n'existe même plus. "Taxer les riches", "taxer les pauvres" : ces deux expressions se réfèrent à un système dans lequel est déjà contenue l'idée qu'il y a des humains qui ont plus accès à la richesse que d'autres, pour des raisons qui n'ont strictement rien à voir avec une quelconque justice — d'ailleurs, comment cela pourrait-il être juste ? Un exemple connu : la taxe Tobin, qui suggère de taxer les transactions monétaires, doit son existence au fait qu'il existe au préalable des transactions monétaires. La taxe Tobin ne remet nullement en cause le système économique prédominant. Au contraire : en s'y "opposant", elle reconnaît son existence. De la même manière, une répartition différente de la fiscalité ne remettra jamais en cause le cadre dans lequel la fiscalité s'applique. 

(On est radical ou on ne l'est pas.)


J'aimerais tant qu'on amène la discussion à un autre niveau : parler de ce qu'on produit et de ce dont on a besoin pour vivre et comment les répartir de la manière la plus équitable possible. Ce dont il question ici, c'est d'une distribution beaucoup plus égale de la production, de la propriété et des services au sein d'une population. "Mais cela suppose la confiscation des richesses alors ?" — Si l'on devait appliquer ce système à l'heure actuelle, cela supposerait en effet de rendre public une multitude de biens privés, de les redistribuer et donc de confisquer des fortunes. Il faudrait reposer la question de l'héritage et de la propriété : pourquoi certains partent avec rien et d'autres avec tout ? Selon quels critères ?

Pourquoi ne remet-on jamais en cause la notion même d'argent ? "Folie pure !" L'argent est tellement ancré en nous que nous sommes in-ca-pa-bles d'imaginer un système qui en serait dépourvu. L'usage de l'argent, nous l'apprenons implicitement dès la petite enfance, de la même manière que nous apprenons un langage. Tout comme il serait impossible — à moins d'être atteint d'une grave maladie cérébrale — d'oublier à quoi correspond la forme d'un mot que nous avons précédemment appris*, il est impossible d'imaginer un monde sans argent. Pourquoi ? Une réponse, d'ordre technique encore : parce que dans tout système économique un tant soit peu complexe, le troc devient ingérable. Il faut donc donner de la valeur aux objets, aux services, en proportion de la difficulté de les avoir, de leur rareté ou d'autres critères préétablis...

(Cette réponse d'ordre technique n'est nullement une preuve de la nécessité de l'argent... Cependant, nous vivons dans un monde où l'argent fait partie de l'existence depuis tellement longtemps que nous en sommes venus, depuis de très nombreuses générations, à la conclusion qu'il était forcément nécessaire.) 

Le concept même d'argent contient en lui l'idée que l'on n'a rien sans rien ; que si l'on produit quelque chose de concret (une ressource, un produit...) ou d'abstrait (une idée, une musique, un texte...), ce "quelque chose" a de la valeur et doit être échangé par "quelque chose" d'une valeur plus ou moins identique, sur base de critères communs (l'offre et la demande ; la qualité ; la renommée de l'artisan ; l'âge de l'objet** ; etc.). Pourrait-on fonctionner autrement, à savoir abolir totalement l'argent et la propriété ? Apprendre dès l'enfance un autre système, qui établirait qu'il est, non pas interdit, mais impossible de concevoir un bien privé ou bien un produit qui puisse être monnayé ? ("La propriété, c'est le vol", disait l'autre.)

Toute cette société m'emmerde, profondément. J'en ai marre de vivre à côté de personnes qui ne pensent qu'en termes de profit, d'assurance privée, de pognon, d'épargne et de chacun pour soi... Je me sens en inadéquation totale avec mon environnement. Je ne suis pas chez moi ici. Ce monde n'est pas mon monde. À une époque, je m'en serais sans doute réjoui. Aujourd'hui, j'en pleurerais presque.

Rentrer chez moi grâce au premier bus qui passe et finir la bouteille de vin rouge qui se trouve dans mon frigo : voilà l'objectif à très court terme. 

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* Faire le test est très amusant. Ainsi, je suis fondamentalement incapable de voir le présent texte en oubliant qu'il est constitué de lettres, de mots, de phrases ; autrement dit de le voir comme s'il était fabriqué uniquement à partir de formes quelconques sans aucune signification, tels des gribouillis...
** Ces quatre critères s'appliquent par exemple parfaitement à un Stradivarius. Ce qui explique pourquoi un Stradivarius est très cher.

"Cométoutapal ?"

Dès les toutes premières secondes où elle a posé son regard sur moi, depuis une table contiguë à la nôtre, au Supra Bailly, j'ai su qu'elle allait m'emmerder et que j'aurais le plus grand mal à m'en dépêtrer. Espagnole, la cinquantaine, une Leffe blonde devant elle. Saoule, pour autant que je puisse en juger. Et, à moins que mon "radar" soit complètement bousillé — ce qui est tout à fait possible —, à la recherche d'un homme. Elle me regarde de biais. Je ne la regarde pas mais je sais qu'elle me regarde. Curieuse impression que celle de se sentir observé par quelqu'un qui se trouve à la limite de son angle de vision. Elle profite que Mary est partie aux toilettes pour tenter une approche. Elle me dit quelque chose comme :

« Comé... hé... Toutapal
—  Pardon ?
Cométoutapal ?
— Je suis désolé, je ne comprends pas.
Ta... ... nom ?
— Ha ! Je m'appelle Hamilton.
Anébo. Anébo.
— Je suis vraiment désolé, je ne comprends pas...
A-né-bo. 
— Euh...
Onébo ?
— Ha ? "On est beau" ? C'est ça ?
Onébo, si ! 
— Excusez-moi, Madame, mais je ne comprends rien, même quand je comprends tous les mots de la phrase. 
Sitouveu canarette, tou dis stop et onnarette. Papobrème. »
Elle me touche le bras. Je déteste quand on me touche le bras — du moins dans une circonstance pareille. Je lui dis : "D'accord ! Hé bien alors je vous dis stop !" Elle fait un geste de recul mais ne semble pas fâchée. Elle me montre ses mains comme pour me prouver qu'elle est au-dessus de tout soupçon. J'ai l'impression de voir une copie féminine de Vinge. "Papobrème. Onébo. Soiré !" Entretemps, Mary est revenue de sa pause pipi. Je lui fais comprendre mon exaspération à l'aide de mimiques dont moi seul ai le secret. C'est là que la dame repasse à l'attaque. Elle s'adresse à Mary désormais et répète sans cesse : "J'ai escantroisan. En Belgique doupui quotran !" Mary est sans pitié. Elle a une idée : "Hamil, je sais que c'est moche mais la seule manière de nous en débarrasser, c'est de faire comme si elle n'existait pas !" Je suis incapable d'agir comme cela.
La situation m'en rappelle une autre : une discussion avec Lewis à la terrasse du club de badminton. Un homme s'approche de notre table avec en main une cigarette éteinte. Il demande du feu. Je lui prête un briquet. Lewis me demande : "Hamilton, tu fumes ?" Je lui réponds : "Non, tu le sais bien, Lewis, que je ne fume pas, mais j'ai quand même toujours un briquet sur moi." Le gars qui a demandé le briquet s'insère alors dans la discussion et parle de sa vie : "Moi, je fume depuis que j'ai quinze ans..." Il n'a pas le temps de développer, le bougre, car Lewis se tourne vers lui, le regarde droit dans les yeux et lui lance, l'air très docte : "Pourriez-vous nous laisser à deux, s'il vous plaît, Monsieur ?" Le mec est reparti illico presto, sans broncher. 

Dans le cas présent, je dois choisir entre la négation pure et simple (je fais comme si elle n'existait pas), l'acceptation (je continue à l'écouter) et la franchise (je lui dis à nouveau d'arrêter). La troisième solution me semble la meilleure. Après cinq minutes, je lâche donc à la dame : "S'il vous plaît, pourriez-vous arrêter ça ? Je voudrais parler avec elle maintenant...", en désignant Mary.

* * *

Aujourd'hui donc, je passe la soirée avec Mary. Elle me propose de manger chez elle pour le souper puis d'aller boire un verre dans le coin. Deux de ses colocataires sont là : Jerry (dont l'humeur semble assez sombre ce soir) et Fabien. Au menu : des saucisses et une salade de pâtes aux concombres (!) et autres légumes.
Durant le souper, Mary et Jerry s'en vont fumer à intervalle régulier, dans le jardin. Fabien, qui ne fume pas, en profite pour développer son avis sur la cigarette : "C'est très curieux, quand on y réfléchit. On voit des gens fumer et on se dit que c'est normal, car ça fait partie de notre société. Pourtant, on sait qu'en fumant, on réduit son espérance de vie. La cigarette est nocive, mais les gens s'en foutent parce que les fabricants de cigarettes ont réussi à la rendre cool, à la rendre sympa..." (Le pouvoir de la propagande pro-tabac — je ne peux que le rejoindre sur ce point.)

Fabien finit par dire, sous forme de boutade, que "si les fumeurs étaient vraiment intelligents, ils ne fumeraient pas." J'ai un avis différent : "Ça n'a rien à voir avec l'intelligence. C'est une question de mise en balance. Les fumeurs mettent en balance l'instant présent, où ils sont en bonne santé et fument [parce ça leur fait plaisir, parce que ça les rend cool ou parce qu'ils sont intoxiqués] et l'éventualité d'une mort précoce dans l'avenir." Autrement dit : très peu de personnes réfléchissent en termes "rationnels" quand il s'agit de plaisir ; ils se disent : "Ce n'est pas parce que ma tante fumeuse a eu un cancer du poumon que je vais en avoir un..." Si je posais tous mes actes de manière rationnelle (pour autant que ce terme ait un sens), j'arrêterais de boire... Et je m'achèterais un appartement à la mer... Et je promènerais mon chihuahua sur la digue... Et je ferais tout plein de choses toutes aussi fun les unes que les autres.

* * *

Toutes ces péripéties ne m'empêchent pas de discuter avec Mary, que ce soit au Supra Bailly en compagnie de l'Espagnole collante ou au Bistro des Restos, où j'ai l'occasion de voir Ivanovic marquer un quatrième goal contre Naples à la 105e minute. Tout le café saute et gueule car Chelsea est qualifié. C'est chouette. J'en ai rien à foutre.

Une question de Mary pour terminer : quelle est la différence entre "persister" et "subsister" ? Les éventuelles réponses à cette épineuse question ne peuvent dépasser huit pages, merci.

Créatifs VS Administratifs

« Si j'étais médecin, je prescrirais des vacances à tous les patients qui considèrent que leur travail est important. » (Bertrand Russell)

Léandra, qui apparaît pour la 200e fois aujourd'hui dans ce blog, suivie de près par Emily (164 fois), me rejoint vers huit heures du soir au Bar du Matin (paradoxe). Elle est fatiguée, presque exténuée même, car elle a énormément de boulot, et aussi parce que son chef est un peu chiant contrariant : il la reprend constamment sur des détails (comme, par exemple, un insignifiant problème de logo sur la page d'accueil du site Web de son travail) et lui demande de réaliser des travaux qui ne font pas partie de ses compétences directes... 


Léandra m'explique que, en dehors des affres du labeur, elle a passé un excellent week-end à Paris en compagnie de Jonas et de ses génies d'amis, docteurs en informatique et autres scientifiques très doués dont certains sont, si j'ai bien suivi, également très gentils et très humbles — le triangle parfait ? Non, car il manque l'honnêteté (running gag). Constat de Léandra : en compagnie de ces personnes, Jonas ne s'est pas comporté de la même manière que lorsqu'il se retrouve seul avec elle. Ses réponses, sur Bruxelles ou d'autres sujets, changent et mettent en avant une image beaucoup plus positive de lui. Dans quel comportement est-il "le plus lui-même" ? Mauvaise question car il peut être "lui-même" dans ces deux comportements, justement. Autrement dit : nous nous comportons très souvent différemment selon l'environnement ; nous voulons renvoyer une image différente — tracassée/confiante ; triste/joyeuse ; etc. — selon les situations et les gens que nous rencontrons. Quelle différence y a-t-il entre un entretien d'embauche, un rendez-vous galant et une réunion de vieux amis ? La réponse saute presque aux yeux : dans chaque cas de figure, je me comporte différemment. (Vraiment ?)
Léandra a regardé récemment avec Jonas, en une seule soirée, l'intégrale de The Lost Room, une mini-série américaine (2006) d'un peu plus de cinq heures dont le principal centre d'intérêt est une chambre de motel hors du temps... La pièce est accessible grâce à une clé qui permet d'ouvrir n'importe quelle porte disposant d'une serrure à goupilles et qui donne à chaque fois sur ladite chambre. Les objets de la pièce ont chacun un pouvoir particulier, parfois ridicule, parfois beaucoup plus utile... Léandra dira : "Ce n'est pas mal mais ce qui est le plus bizarre dans cette série, c'est le thème principal : comment les scénaristes ont-ils pu avoir l'idée d'une chambre pareille contenant des objets aux pouvoirs si particuliers ?" En général, mieux vaut ne pas chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête des scénaristes.
De mon côté, j'explique à Léandra que je regarde en ce moment la première saison (2004-2005) de la série de science-fiction Battlestar Galactica. Léandra en a déjà entendu parler, "sans doute sur des sites de rencontres", me dit-elle. J'imagine que l'on se dit fan de cette série de la même manière qu'on se disait fan de Star Trek à la fin des années 60... et que le célibataire qui mentionne cette passion quelque part dans sa présentation sur un site de rencontres pense qu'il pose là un acte intelligent, une sorte de summum de l'originalité... J'imagine cela simplement parce que je serais capable d'écrire pareille bêtise tout en sachant que ce n'est pas de cette façon que "la chose" fonctionne... Mais comment cela fonctionne-t-il ?

"De quoi ça parle ?", me demande Léandra. Je suppose qu'elle s'en fout un peu mais c'est tout de même très sympathique de sa part de me poser la question... Ça me permet de lui raconter en quelques mots l'arrière-plan de la série : une humanité presque entièrement anéantie par les machines qu'elle a engendrées (un thème classique de la S.-F., qui pose la question de la conscience, voire de "l'âme", desdites machines — Blade Runner n'est vraiment pas loin), une flotte de vaisseaux humains tentant de survivre dans un univers hostile, etc., etc. La série aborde des thèmes comme la liberté, la démocratie (la présidente en fonction est-elle légitime ?), la religion, l'illusion, les rêves, la conscience (comment distinguer un humain de sa copie lorsque celle-ci est parfaite à tout point de vue ? — Et cela a-t-il encore un sens d'effectuer cette distinction ?)... La suite au prochain épisode. 


En fin de soirée, nous parlons de Google, assez curieusement, et surtout de ce que j'appelle, pour simplifier, les créatifs et les administratifs. Je reviendrai (ou pas) sur ce thème une autre fois pour le détailler... L'idée générale est la suivante : certaines personnes adorent — et doivent — être libres dans leur travail (y compris en ce qui concerne leur temps de travail) pour être créatifs et donner le meilleur d'eux-mêmes. La moindre bride diminue leur capacité à inventer quelque chose ou à exceller dans un domaine. À l'inverse, d'autres détestent cette liberté, cet éclatement des possibilités, et refusent l'indépendance. Ceux-là ont, contrairement aux premiers, constamment besoin d'être guidés dans ce qu'ils font. 

Aucun jugement de valeur dans ces dernières phrases, juste un constat... Un constat qui me fait dire que l'invention des "horaires de travail" et des "heures à prester" est, dans de nombreux cas, une imbécilité sans nom.

Pin-pon !

J'observe le pompier déployer son échelle en contrebas de la fenêtre donnant sur mon bureau. Je me ronge les sangs. Toutes les secondes ou presque, je scrute subrepticement le plancher qui soutient mon corps afin d'être certain, absolument certain — mais est-ce possible ? — que le sol est toujours là, qu'il n'a pas disparu d'un seul coup sous l'effet d'une quelconque modification de la réalité. Pour joindre l'action au regard, je tape de temps en temps des pieds afin de me convaincre qu'un gouffre n'est pas soudainement apparu sous mon être. Peut-être le sol s'est-il subtilisé mais a-t-il directement été remplacé, sans que je ne m'en rende compte, par un sol qui avait exactement la même apparence ? Peut-être cela arrive-t-il tout le temps ?

L'échelle est en place et le pompier ne tarde pas à apparaître dans l'encadrement de la fenêtre. C'est un type mince au visage émacié et aux yeux démesurément vifs. Il ne ressemble pas vraiment à un pompier — mais un pompier ressemble-t-il à quelque chose de déterminé ? Il passe par l'ouverture, entre dans la pièce, cherche du regard quelque chose qu'il ne semble pas trouver et finit par m'inspecter bizarrement.

Après un long silence, il me dit :
« C'est toi qui as appelé ?
— Mais oui !
— Que se passe-t-il ?
— Je n'arrive plus à sortir de mon bureau.
— Pourquoi ?
— Pour ce faire, il faut que j'emprunte l'escalier.
— L'escalier a-t-il un défaut de fabrication ? S'est-il écroulé ?
— Non... Pas que je sache.
— Quel est le problème alors ?
— Et si... Et si jamais je posais mon pied mais que l'escalier n'était pas là ? Et si jamais je rencontrais du vide ? Comment être certain que l'escalier est matériel, qu'il existe ?
— Ce problème est mal posé. Reformule ta question. »

Sa réponse m'énerve, alors je le prends par le bras et l'emmène après de grands efforts de déplacement (car je doute à chaque pas de la solidité de l'espace sur lequel je marche) devant une autre fenêtre, celle qui donne sur la cour de récréation de l'école secondaire qui jouxte mon travail. Je lui montre la cour du doigt et lui lance, furieux :

« Il y a une demi-heure, une montagne se dressait dans cette cour ! Maintenant, elle n'est plus là mais peut-être va-t-elle réapparaître à nouveau dans une seconde, dans une heure ou dans un an ?
— Ton énoncé est tellement curieux qu'il m'est très difficile de comprendre ce que tu veux dire.
— Je ne peux le prouver. Pourtant, tout, absolument tout, me dit qu'une montagne se dressait là !
— Ton système est trop différent du mien. Si un lion pouvait parler, nous ne pourrions le comprendre.
— Ma mémoire me jouerait-elle des tours ? Est-il possible que tout m'assure que j'ai vu là une montagne dans un passé proche et que ce ne soit pourtant pas le cas ?
— Je dirais plutôt, dans ce cas précis, que tu es fou.
— Cela ne peut-il être l'inverse ? Le monde ne pourrait-il être entièrement fou et ne pas mettre en doute ce qu'il faudrait absolument qu'il mette en doute ?
— Écoute ceci : ce dont tu as le moins besoin, c'est d'un pompier. Le pompier ne t'est d'aucune utilité dans ta situation. Ce qu'il te faut, c'est un psychiatre ou un neurologue... »

Sur ces dernières paroles, il se dirige vers la fenêtre, se faufile à nouveau dans l'entrebâillement et disparaît.

Ce pompier est du genre « pyromane » : il met le feu à certaines questions qui n'existaient pas a priori. Ensuite, il tente de les éteindre du mieux qu'il peut mais n'y arrive que très partiellement. Il est très fort, très intelligent : c'est un génie. Pourtant, il ne termine presque jamais son travail car c'est aussi un éternel insatisfait, un perfectionniste, un radical. À sa mort, le pompier laisse donc une œuvre inachevée dont les derniers mots se rapportent au rêve et au bruit de la pluie. Il va falloir que je m'en contente.

* * *

Ce soir, pour passer le temps, je cherche sur le Web des exemples de blogs mis à jour quotidiennement ; ou plutôt, pour être précis, des exemples de blogs contenant au moins une entrée par jour... Je ne trouve pas vraiment ce que je cherche. Par contre, je tombe sur deux articles consacrés à la rédaction quotidienne d'un blog : « Écrire tous les jours est-il la solution pour vous ? » et « Comment travailler sur votre blog tous les jours ? ». J'y trouve une série de conseils que je ne suivrai sans doute jamais ou alors que très partiellement... Parmi ceux-ci :

1) Définir le contenu des articles en fonction des lecteurs : c'est un des critères principaux entraînant le succès d'un blog journalier et qui, paraît-il, permet d'augmenter son audience. Il faut parler de ce qui intéresse les internautes, se servir de son expertise pour apporter des réponses dans une matière donnée... — Oui, mais pourquoi devrais-je faire cela ? — Pour augmenter ton audience, pardi ! — Oui, mais pourquoi voudrais-je augmenter mon audience ? — Eh bien pour que ton blog soit utile à d'autres personnes ! (On tourne en rond.) — Mais si je veux être utile à d'autres personnes, je n'écris pas un journal personnel !

2) S'ouvrir aux autres, avoir le sens du partage, par exemple en commentant d'autres blogs ou en s'impliquant dans la vie d'un ou plusieurs forums. C'est un conseil que me donnait de temps en temps Léandra, au début, mais elle a abandonné depuis longtemps. Elle me disait souvent : « Tu devrais vraiment t'impliquer plus sur le Web, te faire connaître... C'est triste que tu ne sois lu que de manière très confidentielle, par une poignée de personnes... » Et si je n'étais lu par personne, à l'exception évidemment de moi-même, serait-ce si grave ? Non : à ce moment, mon blog, bien qu'en ligne, deviendrait une sorte de « journal intime par défaut de lecteurs » qui n'existerait que pour lui-même. Ce serait d'une certaine manière assez grandiose.

3) Mettre en place un stock de textes pour pouvoir les réutiliser plus tard en cas de manque d'inspiration : c'est une bonne idée mais l'expérience m'a appris qu'il s'agit là d'une pratique très difficile à mettre en place lorsque la production est journalière. À moins de ne poster qu'un bête lien ou de n'écrire que quelques paragraphes par jour, produire quotidiennement quelque chose d'un tant soit peu construit demande une certaine forme de discipline (comme dirait Amy) et donc du temps. En conséquence, écrire à l'avance en demande encore beaucoup plus. À moins de ne pas avoir de travail, de vivre dans une hutte en Norvège ou de remplir ses soirées uniquement à rédiger des textes, je ne vois pas comment prendre réellement de l'avance. Et il y a autre chose de plus fondamental : il faut que mon journal colle avec une certaine « réalité quotidienne » ou à tout le moins ne s'en échappe pas totalement. Je ne peux donc pas tout le temps recycler de vieilles idées extérieures à ce que je vis au jour le jour car ce serait de la triche pure et simple (et je déteste la triche).

4) Lire des livres afin d'y trouver de nouvelles idées, d'améliorer son écriture, d'en faire des comptes rendus : sur ce point, au moins, je garde le cap, moussaillon !